Portrait d’un évêque de Bazas

milieu XVIIIe

Huile sur toile, cadre en bois sculpté, doré à l’or fin.

Dimensions hors cadre : H. 115 cm, L. 96 cm

Cadre : H. 140 cm, L. 122 cm

Inscriptions au dos de la toile :

A gauche, en capitales et à l’encre noire :

EPS.LXV.

MSR de GREGOIRE de St SAUVEUR

.EVEQUE de BAZAS.

Dans l’angle droit : N°II

Provenance : vente aux enchères Briscadieu le 30 juin 2018 (lot 22)

Don des Amis du musée d’Aquitaine en 2018

Restauration financée par l’Association des Amis du musée. La toile a été confiée à l’atelier S-Licht et le cadre à Christiane Despagne.

 

Inv. 2018.9.1

Assis de trois quart sur un lourd fauteuil Régence de bois doré au dossier cramoisi orné d’une coquille, le visage légèrement tourné, le prélat pose sur nous un regard pénétrant dont la douceur et la bienveillance sont accentuées par le léger sourire. Sur sa soutane, il porte un rochet bordé de dentelles, une longue cape moirée assortie à la doublure du camail d’hermine. Sa croix pectorale en or incrusté d’émail rouge, tenue par un ruban cramoisi, apparaît sous le rabat noir ourlé de blanc. De sa main gauche posée sur un bureau disparaissant sous les papiers, il tient un livre ouvert derrière lequel apparaît un encrier avec une plume. Sa main droite dont l’anneau pastoral est orné d’une pierre, repose sur l’accotoir à feuille d’acanthe.

 

Derrière lui, une opulente draperie de velours vert, relevée par un cordon, laisse apercevoir la bibliothèque du cabinet de travail. Sur le rayon supérieur, un livre posé de biais, montre sur son plat inférieur un blason aux armoiries aujourd’hui disparues. Sous le chapeau de sinople accompagné d’une cordelière à 10 houppes de même, le blason surmonté d’une couronne est entouré de la crosse, à droite et de la mitre, à gauche. A côté sont posés les volumes de l’Histoire de l’Eglise et le Mémoire du clergé. En-dessous, sont placés les écrits des Pères de l’Eglise, saint Augustin, saint Ambroise, saint Cyprien, saint Basile et saint Athanase.

 

Livres, plume, documents appartiennent au vocabulaire traditionnellement utilisé pour montrer la position sociale et la culture du modèle. Au dos de ce portrait fastueusement mis en scène, la toile porte l’inscription :

EPS.LXV.

MSR de GREGOIRE de St SAUVEUR

.EVEQUE de BAZAS.

présentant ainsi le modèle comme étant Jean-Baptiste Amédée de Grégoire de Saint-Sauveur (1709-1792) nommé évêque de Bazas en 1746, le dernier à occuper le siège épiscopal avant la Révolution et la disparition de l’évêché en juillet 1790 lors de la réorganisation des diocèses (art. 2 de la Constitution civile du clergé).

 

 

La pose convenue et la dignité seyant au prélat sont animées d’éléments dynamiques comme la diagonale du lourd rideau ou le mouvement de torsion de la tête et du buste qui suggère que l’homme d’église a été interrompu dans sa lecture. L’agencement des plis du camail retroussé sur l’épaule droite, l’ample drapé du manteau ou les plis légers du rochet, apportent un peu de légèreté à cette mise en scène solennelle. 

 

Si ce réalisme aux accents rocaille fait penser à Rigaud, c’est cependant vers un autre peintre ayant fait son apprentissage à Montpellier qu’il faut se tourner. En effet, Jean Raoux (1677-1734), avant de s’installer à Paris, fut l’élève d’Antoine Ranc dont Hyacinthe Rigaud avait été l’aide pour la décoration d’édifices religieux. Il exécuta dans des conditions parfaitement documentées, une œuvre qui inspira le peintre de l’évêque de Bazas, le portrait de Monseigneur Colbert de Croissy.

Dezallier d’Argenville 1 narre avec force détails les démarches de Raoux pour obtenir d’être introduit auprès de Charles Colbert de Croissy (1667-1738) qui fut, avec Monseigneur Soanen, l’un des chefs de file de l’opposition à la bulle condamnant les textes jansénistes de l’abbé Quesnel.

 

Ce tableau dont Soanen 2 donne la date d’exécution précise, 1727, est aujourd’hui conservé dans une collection particulière et connu par une copie exécutée en 1737-38 et conservée au musée Fabre de Montpellier (inv. 16.1.1). Mais c’est sa gravure en contrepartie, exécutée après 1727 par Jacques Chéreau, présentant donc l’original inversé, qui servit de modèle pour le portrait de l’évêque de Bazas. Ce modèle dut être très largement diffusé ; à la mort de Jean Raoux en 1734, 300 gravures du portrait de Colbert de Croissy ainsi que la plaque en cuivre, furent inventoriés.

Evêque de Bazas © mairie de Bordeaux,  Lysiane Gauthier            Charles Joachim de Colbert de Croissy, évêque de Montpellier,                                                                                                                                                                                             gravé par Jacques Chéreau d’après Jean Raoux,                                                                                                                                                                                                                       médiathèque de Montpellier (Portrait 021)

La comparaison avec la gravure est saisissante. Si l’évêque est représenté avec un cadrage plus serré, tous les éléments dans leur moindre détail, pose, position des mains, point de dentelle bordant le rochet ….sont fidèlement repris. Le peintre a même copié la croix et l’anneau épiscopaux qui sont pourtant des bijoux personnels.

L’examen détaillé de la bibliothèque se révèle intéressant. Tous les titres sont identiques, à l’exception du volume des œuvres de saint Hilaire qui, dans notre tableau, est remplacé  par saint Cyprien. Or, la restauration a montré que les lettres SCYPR sont un repeint bien postérieur à l’exécution du tableau. Mais, alors que nous pourrions penser que ces lettres ont recouvert SHILAR (saint Hilaire), pour être fidèles à la bibliothèque de Colbert de Croissy, le titre originel semblerait être SEMA (saint Eman ?). Le parti pris lors de la restauration fut de réintégrer le repeint SCYPR.

 

L’artiste anonyme qui a peint l’évêque de Bazas faisait-il partie de l’entourage de Raoux ? Etait-il l’un de ses élèves ? Ou, plus probablement, s’est-il simplement inspiré d’une gravure largement diffusée ?

 

Les mauvaises conditions de conservation du tableau ont créé des dommages irrémédiables. Les granulosités dues à l’humidité brouillent légèrement la lecture, rendant les contours moins nets et atténuant la beauté des coloris en particulier le camail d’hermine qui apparait un peu mat. L’exécution est inégale. Si le rendu de la texture des tentures ou la maladresse de la perspective du livre incliné sont un peu faibles, d’autres éléments sont rendus avec une grande maîtrise, en particulier les mains peintes avec réalisme et délicatesse, bien mises en valeur par la fine dentelle du rochet. L’aisance de la pose, l’intensité du regard alliée à la douceur de l’expression, donnent de ce prélat l’image d’un homme d’esprit, habile, à l’intelligence vive mais enclin à la modération.

 

 

Le tableau est passé en vente sous le titre Portrait de l’Evêque de Bazas et l’inscription au dos de la toile, confortée par les armes présentées sur le plat du livre avant la restauration (d’argent, au château de gueules, sommé de trois tours crénelées de même) semblaient rendre l’identification de Monseigneur de Grégoire de Saint-Sauveur évidente. Or, lors du nettoyage, ces armoiries sont apparues comme un repeint grossier masquant le blason originel, hélas gratté avec tellement de vigueur que la toile en avait gardé la trace en creux.

 

 

Maintenant, sur le fond uni de la préparation, ne subsistent que quelques traces d’un rouge identique à celui du liseré du manteau. Cela semblerait indiquer que soit les armoiries, soit le fond de l’écu étaient de gueules. Une étude attentive montre que ces traces pourraient correspondre aux angles supérieur gauche et inférieur droit du château sommé de tours. Les armoiries des Grégoire de Saint-Sauveur auraient-elles été effacées, peut-être lors de la tourmente révolutionnaire, pour être repeintes grossièrement ultérieurement en même temps que l’inscription était ajoutée au dos de la toile ? L’identification de Jean-Baptiste Amédée de Grégoire de Saint-Sauveur serait-elle erronée et plutôt le fait d’une récupération tardive ?

Le seul portrait connu, conservé à l’hôpital de Bazas, est d’une facture simplifiée et n’apporte pas d’éléments de comparaison solides.

 

 

 

 

Amédée de Grégoire de Saint-Sauveur, évêque de Bazas, anonyme, Hôpital de Bazas (Histoire des Archevêques de Bordeaux, p. 351)

Un second repeint affectant l’un des titres des livres de la bibliothèque, celui de saint Cyprien, pourrait aussi être un précieux indice. La référence à ce saint, évêque de Carthage et Père de l’église (vers 200-258), qui a laissé des lettres et de nombreux traités, peut nous orienter vers un autre évêque qui occupa le siège épiscopal de Bazas entre 1724 et 1746. En effet, Edme Mongin (1668-1746) prononça en 1730 à Casteljaloux, un Sermon sur le Sacrifice de la Messe pour l’instruction des Nouveaux Convertis du Diocèse de Bazas, citant à de nombreuses reprises Saint Cyprien3.

Si ce portrait représente le brillant prédicateur qui fut précepteur du duc de Bourbon et du comte de Charolais, élu à l’Académie Française en 1707 avant d’être nommé évêque de Bazas en 1724, cela signifierait que ce repeint aurait été effectué plusieurs années après l’exécution du tableau. Mais les traces de peinture rouge subsistantes sur le blason, ne correspondent pas à l’écu de Monseigneur Mongin qui est de « trois épis de blé d’or sur fond d’azur, au chef d’or à trois étoiles cousues d’argent4 

 

 

 

D’autre part, la comparaison avec le portrait de Messire Edme Mongin, évêque et seigneur de Bazas, l’un des quarante de l’Académie Française, gravé par Petit et placé au frontispice du recueil de ses sermons, n’est pas concluante. Nonobstant les différences de technique et d’âge du modèle, il est difficile d’arriver à une conclusion irréfutable.

 

 

 

 

Edme Mongin, évêque de Bazas, gravé par Gilles-Edme Petit, bibliothèque municipale de Reims (9122)

Cependant la gravure qui servit de modèle, exécutée entre 1727 (date du portrait de Colbert de Croissy) et 1734 (date de la mort de Jean Raoux), a certainement inspiré le peintre peu après sa diffusion dans le second quart du XVIIIe s, soit au moment où Monseigneur Mongin était évêque de Bazas (1724-1746).

 

Ce portrait devait prendre place dans la grande salle synodale du palais épiscopal où, selon la description de l’abbé O’Reilly, se trouvaient réunis les portraits des évêques de Bazas : « Les murs étaient tapissés de tableaux, au point qu’on fut obligé, en 1792, de resserrer les cadres afin de trouver une place pour celui de Mgr de Saint-Sauveur, triste pronostic qu’il devait clore la longue série des grands évêques, dont les vertus ont brillé sur le siège de Bazas pendant treize siècles.»5

 

La vente du palais épiscopal comme bien national à la Révolution est certainement à l’origine de l’histoire mouvementée de ce portrait. La restauration a montré que le tableau avait alors séjourné dans un lieu humide sans la protection de son cadre avant d’être retrouvé et de bénéficier d’une première restauration dont datent certainement les repeints et l’ajout de l’inscription au dos de la toile. Cette œuvre qui garde encore une partie de son mystère, est l’un des rares portraits peints d’évêques de Bordeaux ou de Bazas qui nous soient parvenus. Ce portrait est non seulement un témoin important de l’histoire de l’ancien évêché de Bazas mais aussi un document témoignant du prestige et de la fortune du haut clergé aquitain au XVIIIe siècle.

Catherine Bonte          

 

 

1.    Antoine-Joseph Dezallier d’Argenville, Abrégé de la vie des plus fameux peintres, Paris, 1745-1752, p. 264-265

 

2.    Jean Soanen, Lettres de messire Jean Soanen, évêque de Senez, Cologne, 1750, Lettre CCCXVI et lettre CCCXIX, p. 344 et 346-347.

 

3.    Œuvres de messire Edme Mongin, évêque et seigneur de Bazas, l’un des quarante de l’Académie française, contenant ses sermons, panégyriques, oraisons funèbres, mandements et pièces académiques, Paris, 1745

 

4. « Et vous, Monsieur l’abbé, quelles armoiries prendriez-vous, si le roi vous donnait des lettres de  noblesse ? » L’académicien, roturier de naissance, ne s’attendait pas à cette question embarrassante ; cependant, il répliqua, sans se déconcerter : « Je prendrais, Madame, des épis de blé sur un fond d’azur, surmontés de trois étoiles d’argent. – Et la signification, Monsieur l’abbé ? dit la reine. – Les épis, répondit-il, symboles des bienfaits de la Providence, me rappelleraient l’humble origine de ma noblesse et l’inépuisable bonté de Sa Majesté ; et les étoiles, tout en me faisant ressouvenir de tout ce que je dois au ciel, me feraient penser à vos hautes vertus, qui font briller Votre Majesté d’un éclat supérieur, parmi toutes les princesses du monde. – Bien, bien, Monsieur Mongin, répliqua la reine ; je veux donner des ordres, pour que vos étoiles soient d’or » ; et il fut nommé évêque de Bazas.

Abbé Patrice-John O’Reilly, Essai sur l’histoire de la ville et de l’arrondissement de Bazas, 1840, p. 221

 

5. Abbé Patrice-John O’Reilly, Essai sur l’histoire de la ville et de l’arrondissement de Bazas, 1840, p. 323

 

Bibliographie

 

 

Candel Jules, Les Prédicateurs français dans la première moitié du XVIIIe s, 1970, p. 273-277

 

Charrin Pierre Joseph, Confessions d’un homme de Cour, Tome I, 1830, p. 143

 

Chaudon Louis-Mayeul, Nouveau dictionnaire historique, Tome VI, 1789, p. 278

 

Dezallier d’Argenville Antoine-Joseph, Abrégé de la vie des plus fameux peintres, Paris, 1745-1752, p. 264-265

 

Biron Réginald, L’épiscopat bazadais, in Revue Historique de Bordeaux, Tome XVII, 1924, p. 219-220

 

Histoire des Archevêques de Bordeaux, Les dossiers d’Aquitaine, 2010, p. 349-351, ph. p. 351

 

Mongin Edme, Œuvres de messire Edme Mongin, évêque et seigneur de Bazas, l’un des quarante de l’Académie française, contenant ses sermons, panégyriques, oraisons funèbres, mandements et pièces académiques, Paris, 1745

 

O’Reilly Patrice-John, Essai sur l’histoire de la ville et de l’arrondissement de Bazas, 1840, p. 221 et 323

 

Soanen Jean, Lettres de messire Jean Soanen, évêque de Senez, Cologne, 1750, Lettre CCCXVI et lettre CCCXIX, p. 344 et 346-347

 

 

Jean Raoux 1677-1734. Un peintre sous la Régence, exposition 28 novembre2009-14 mars 2010, musée Fabre, Montpellier, coéditions musée Fabre Montpellier / Somogy éditions d’art, 2009